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Hommage à Bernard Hengchen

C’est au nom de tous les membres du bureau du Comité de vigilance en travail social et de ses groupes de travail, que nous voudrions rendre hommage à notre ami Bernard Hengchen, disparu ce 25 octobre 2014.

Le CVTS, ou comité de vigilance, ou entre nous simplement « le comité », n’est qu’une des nombreuses formes qu’avait pris l’engagement de Bernard ; mais quelle forme ! Une aventure à la fois militante, professionnelle, collective, durable, humaine, chaleureuse et inédite.

Pour rappeler un peu de notre histoire, avant le Comité de vigilance, il y a eu le comité de soutien à Myriam et Jafar, dans lequel Bernard était investi depuis le début. Il était de toutes les réunions, de toutes les audiences et de toutes les actions pour tenter de les faire sortir de prison. Puis une fois l’urgence passée, de nombreuses réunions ont été organisées, notamment au Ciré puis à la Ligue des Droits de l’Homme, durant lesquelles de nombreux témoignages nous ont alarmés sur l’état du travail social et ses conditions d’exercice dans de nombreux secteurs. Ensemble, nous constatons l’ampleur et la gravité du phénomène. Dès lors et très vite, est apparue la nécessité d’aller un pas plus loin.

Tout de suite, Bernard a eu à cœur de s’engager, de faire, d’AGIR. Mais d’agir en s’appuyant sur une analyse toujours renouvelée et approfondie des mécanismes à l’œuvre tant « au-dessus » que sur le terrain, voire en sous-terrain. D’une certaine manière, nous avons envie de dire qu’il incarnait à la fois le « penser concret et utile » et l’ « agir intelligent et réflexif ». Mais il était aussi convaincu qu’il fallait s’organiser collectivement, durablement et de manière transversale.

Après un peu plus d’un an de réflexion et de préparation, nous organisons notre première réunion constitutive du Comité, notre première « plénière », qui rassemble une foule de personnes. Le local de la Fdss qui nous accueillait à l’époque, trop petit, a laissé de nombreuses personnes dans les escaliers. Nous étions à la fois heureux d’un tel succès, mais aussi inquiets de ce que cela révélait de l’état de notre métier. Nous étions en octobre 2003, il y a exactement 11 ans.

Le comité s’est renforcé au fil des années, réunissant de plus en plus de travailleurs sociaux, d’associations et d’organisations. Le bureau s’est renouvelé à de nombreuses reprises, les membres ont changé, sont partis, ou ont lâché temporairement puis sont revenus... Bernard, lui, est le seul qui a toujours assuré une présence qui n’a jamais fait défaut, sans jamais flancher, faisant preuve d’une constance impressionnante.

Il avait une vision très claire de ce que doit être et doit rester le travail social, une conviction sans faille, évidente. Il était toujours attentif aux situations dans lesquelles le travail social est malmené. Il en appelait toujours au sens du travail social et ramenait sans cesse cette question du sens au centre de nos débats. A travers tout, Bernard gardait intactes ses convictions les plus profondes dans les valeurs du travail social. En cela, il était notre socle. En toute discrétion.

Bernard insufflait son énergie tranquille naturellement, l’air de rien, discrètement, l’air de ne pas y toucher. Il avait une « positivité » absolue, confiant et convaincu du bien-fondé de notre engagement, capable d’assumer une énorme quantité de travail en même temps, avec en plus beaucoup d’humour. Il laissait toujours la place aux autres, ne se mettait jamais en avant, écoutait et observait attentivement avec une profonde bienveillance, toujours disponible, constant et généreux. Brillant mais réservé, il était tout en retenue et en modestie, estimant que toute tâche ou toute compétence a la même noblesse et la même valeur qu’une autre. Et il savait identifier et reconnaitre les talents là où ils sont, avait l’art de penser à aller trouver la bonne personne, au bon endroit et au bon moment, pour s’allier à la cause, d’une manière ou d’une autre. A lui seul, il absorbait une quantité de travail impressionnante.

Il était aussi toujours attentif à décentrer l’action, à la mener dans tous les recoins de Bruxelles et de Wallonie. Combien de routes avons-nous sillonnées ensemble ; jamais il n’a renoncé à faire des kilomètres jusqu’aux bleds les plus reculés et inaccessibles !

Et puis nous avons aussi beaucoup ri. Il avait cette qualité inégalable de manier en même temps le sérieux et la drôlerie, une certaine forme de dérision et un recul serein qui permettait de mettre à distance sans éloigner, jamais cynique, toujours empathique et respectueux des autres.

Bernard, fidèle à toi-même, tu te plaisais à dire et à penser que nul n’est irremplaçable. Pour le coup, et peut-être pour la première fois, nous ne pouvons pas être d’accord avec toi. Le comité est orphelin et nous allons devoir apprendre à faire sans toi, notre principal pilier. Et si nous sommes en deuil pour le moment et ne sommes pas encore capables de penser à l’avenir, nous avons déjà tous conscience que notre Comité est à un tournant critique de son histoire. Nous allons avoir besoin de temps pour nous relever de ton départ qui nous a tous touchés si brutalement... et retrouver le souffle et l’énergie nécessaires pour assurer la continuité du travail dans la mesure de nos moyens et à la hauteur ta mémoire. Nous allons tenter de rester debout, dignement, en nous inspirant de ce que tu nous as transmis durant toutes ces années.

Merci à toi d’avoir été celui que tu étais, tel que tu l’étais.

Le bureau du comité,

Le 3 novembre 2014.